Travail : “j’suis pas venu(e) ici pour souffrir, ok ?”

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J‘ai passé ces 5 derniers mois à réfléchir tous les jours au sujet de l’orientation, pour en écrire un guide pratique pour réussir sa réorientation, Le Manuel de l’Affranchi, qui vient d’être publié par Marabout.

Pour ça j’ai interrogé beaucoup de personnes qui hésitent à se réorienter ou ont peur de se lancer, pour comprendre leurs questions. Puis j’ai interrogé beaucoup de réorientés, les “affranchis”, pour comprendre leurs réponses.

Au-delà des conseils pour faire le point sur son quotidien, assumer son passé et ses envies pour demain, et concrètement s’épanouir professionnellement, j’en ai aussi retenu des souffrances et des difficultés qui m’ont touchée et révoltée.
C’est simple : mes recherches m’ont inlassablement montré que notre système actuel (éducation, enseignement et travail) est nul pour nous épanouir.

J’entends déjà certains répondre que l’épanouissement n’est pas là le but du travail, voire que l’épanouissement n’est pas le but de la vie. Chacun sa route, et ne vous sentez pas obligés de nous imposer votre vision.

Comment on est en arrivé là ?
Comment ça se fait qu’au XXIè siècle, on a besoin d’écrire un livre pour aider à :
- arrêter de faire l’autruche, et assumer tout simplement ce qu’on ressent au quotidien, sans détour ni culpabilité,
- savoir ce qu’on veut vraiment en sortant de définitions héritées — pour ne pas dire imposées — de ce qu’est censé être une vie professionnelle accomplie, et enfin exprimer ce qu’on ne veut pas,
- se débarrasser de peurs souvent infondées et parfois violentes — de ne pas réussir à gagner sa vie autrement, d’échouer, de perdre du temps, de ne pas rentabiliser les choix passés, d’être exclu.e ou moqué.e, de manquer de légitimité, de perdre du temps. Peurs qui s’effacent si vite une fois la réorientation enclenchée qu’elles semblent particulièrement injustifiées et qui sont pourtant si vivaces en nous tous,
- avoir confiance dans sa capacité à concrètement mettre en oeuvre de nouveaux projets ou expérimentations professionnels simples,
- entendre parler de parcours simples d’autres gens vers plus d’épanouissement (et non des histoires spectaculaires que les média adorent mettre en avant).

C’est quoi cette crainte paniquée de la “perte de temps” qui nous empêche de dormir la nuit et de vraiment nous écouter ?
D’où vient-elle ? d’internet qui nous a rendu impatient ? des réseaux sociaux qui ont soumis au fake personal branding quotidien ? de nos employeurs qui cherchent encore en nous des “bons petits soldats” tout en pleurant d’être “disruptés” par les mêmes originaux qu’ils ont refusé pour cause de trous dans le CV ?

Pour accompagner les personnes qui veulent s’affranchir — de leur métier ou même seulement de leur conditionnement — j’ai dû évoquer les notions de connexion à soi et au monde, de confiance en soi (en son intuition, en sa raison, et en sa capacité d’expérimentation), et de nécessité de s’entourer d’optimisme et de bienveillance. Comme si ces notions n’allaient pas de soi. Parce qu’elles ne vont pas de soi. Et ça me révolte.

Je ne veux pas appuyer les théories victimistes d’un gouvernement qui chercherait à faire des citoyens utiles avant de faire des citoyens épanouis.
Non pas parce que je refuse les débats, mais parce que je pense qu’il est de toutes façons temps de recentrer son énergie et ses efforts sur l’épanouissement individuel et collectif, en cessant de trop attendre de l’État ou des autres.
Cela dit, je ne peux pas m’empêcher de noter à quel point l’étouffement de l’épanouissement contredit aujourd’hui l’utilité collective puisqu’un tiers des aspirants affranchis interrogés est frustré dans son désir de se sentir plus utile à la société ou à la planète.

Je ne veux pas non plus minimiser le fait que le salaire est une priorité subie et non choisie pour une grande partie d’entre nous.
Je le sais autant que je suis convaincue que les moins favorisés ont aussi le pouvoir de mieux s’épanouir.
Et pour les favorisés parmi nous qui culpabilisent de se poser des questions de riches (on est nombreux), pourquoi ne pas essayer de transformer cette culpabilité en responsabilité en tentant d‘améliorer les choses pour tout le monde ?

D’ailleurs, pour ceux parmi vous qui veulent plus précisément imaginer l’éducation, l’enseignement, le marché du travail et l’entreprise de demain, écrivez-moi si vous voulez qu’on en discute. On commence à être une jolie petite équipe aux profils variés à mettre en commun nos réflexions.

Et puis pour les deux tiers des aspirants réorientés qui veulent pouvoir sourire au travail sans vouloir forcément un travail “utile”, allez-y et profitez sans culpabiliser ! Ne cédons pas aux nouvelles injonctions d’utilité qui polluent notre individualité.
Tous les bienheureux rayonnent, et ce monde a besoin de rayonnement.

J’ai commencé à m’intéresser à la réorientation en voyant trop d’amis malheureux, de tous parcours et de tous âges confondus, des managers, des artistes, des ingénieurs, des chauffeurs Uber, et des docteurs.
Certains sociologues expliquent notre rapport sacrificiel au travail par la culture judéo-chrétienne, qui associerait le travail à la souffrance. Peut-être, je ne sais pas d’où ça vient. En tout cas j’ai vu trop d’Affranchis sourire pour croire que le travail doit forcément rimer avec souffrance. Et je crois qu’il est temps d’écrire la suite de l’histoire.

Chloé Schemoul
Auteure du Manuel de l’Affranchi : les étapes à suivre pour une réorientation professionnelle réussie.

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