“Et tu avais besoin de faire HEC pour faire ça ?”

La bifurcation professionnelle précoce a le vent en poupe. Les média de tous bords s’en sont largement emparé ces derniers mois. Ils se sont d’ailleurs plus focalisés sur la fuite des “métiers à la con” que sur la bifurcation elle-même, insultant au passage gratuitement tous ceux qui ne souhaitent pas arrêter d’être consultants, marketeux, banquiers, et j’en passe. Merci pour eux.
La “bifurcation professionnelle” c’est le fait de faire un métier qui n’est pas celui auquel nous prédestinait a priori notre formation.
Le genre de métiers qui peut donner à certains l’envie de dire “et tu avais besoin de faire HEC pour faire ça ?”.
La bifurcation professionnelle “précoce” est le fait d’opter pour ce type de carrière hors norme très tôt, dans les 0 à 3 ans après la fin des études. Elle semble toucher surtout les écoles de commerce et d’ingénieurs et il s’agit ainsi pour ces écoles de toutes les carrières qui ne rentrent pas dans les statistiques traditionnelles de métiers à la sortie de ces écoles.

Pour comprendre le phénomène, j’ai par exemple discuté avec des restaurateurs, comédiens, développeur, architecte, musiciens, avocat, ébéniste, gérants de bar, médecin, qui sortaient d’écoles de commerce (ESCP EUROPE, EM Lyon) et d’ingénieurs (Grenoble INP).

Même si tout le monde en parle, le phénomène est encore mal mesuré, notamment puisque le métier choisi par le bifurquant tombe justement dans la catégorie “Autres” quand l’école mesure par questionnaires les métiers choisis à la sortie de l’école. Ce qui entraîne d’ailleurs ce genre de bizarrerie sur le site de l’ESCP EUROPE, où la fonction “Autres” est en 2017 la deuxième fonction la plus exercée à la sortie du master le plus réputé, le Master in Management :

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Alors, pourquoi la bifurcation professionnelle n’est plus réservée qu’aux crises de la quarantaine ?
Est-ce que le phénomène peut toujours être considéré comme une particularité psychologique individuelle marginale — comme la sociologie a largement interprété la fameuse mid-life crisis jusque-là ? Ou n’y aurait-il pas au contraire dans cette tendance des causes plus collectives, générationnelles, plus largement liées au rapport qu’ont les générations Y et Z au travail ?
Dit autrement, les causes de l’augmentation de la bifurcation professionnelle précoce sont-elles plutôt individuelles ou plutôt contextuelles ?
La conclusion de mes recherches (pour les plus motivés qui veulent lire la thèse de 70 pages, envoyez moi une Demande d’Accès au document en cliquant ici !(goo.gl/wAzjJm) !) a résulté en une typologie de quatre types de causes majoritaires de la bifurcation professionnelle précoce. Les quatre profils de bifurquants correspondants sont : les passionnés, les fourvoyés, les déçus et les butineurs.

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Deux types de profils, les passionnés et fourvoyés, sont plutôt poussés par des causes individuelles. Notez qu’ils sont minoritaires parmi les profils étudiés.
Les passionnés poursuivent un rêve tenace. Ils ont choisi de faire une école de commerce pour assurer leurs arrières ou en essayant vainement d’oublier leur vocation, qui s’est rappelée à eux pendant ou à la fin des études. La passion qui les anime est clairement une cause individuelle.
Les fourvoyés, qui prennent conscience d’un manque de congruence entre leur personnalité et les emplois correspondants à leur diplôme, sont aussi portés par des motivations personnelles. D’ailleurs, comme les passionnés, ils parlent surtout d’eux et moins du monde du travail. Eux ne se sentent simplement pas faits pour exercer un métier “classique” après quelques expériences professionnelles, et n’ont rien à reprocher à personne à ce sujet.

Les deux autres types de profils, les déçus et les butineurs, expliquent leur revirement de carrière en exprimant les mêmes besoins, envies et reproches, qui prennent de l’ampleur dans toute la génération Y. Ils sont ainsi plutôt poussés par des causes générationnelles, contextuelles.
Les déçus, étonnés (voire choqués parfois) par le manque de sens de leur travail en entreprise et des rapports humains négatifs qui y ont cours, étaient pourtant convaincus qu’ils exerceraient un métier “classique” avant d’avoir effectué leurs premières expériences professionnelles. Les besoins de sens et d’humain qu’ils expriment est en ligne avec les nouvelles envies fortes exprimées par la génération Y.
Les butineurs, qui s’essayent à plusieurs métiers, en quête d’indépendance et d’assouvissement de leur curiosité, sont aussi portés par des valeurs caractéristiques de la génération Y. Ces valeurs se révèlent au contact avec l’entreprise ou étaient présents en eux en amont de leurs premières expériences professionnelles.
Il est intéressant de noter que la génération suivante, la génération Z, exprime encore plus fortement les envies et besoins exprimés par les butineurs et les déçus. L’étude de The Boson Project sur la génération Z est super éclairante sur le sujet (page 22 notamment). Comme si, influencés par la surinformation environnante, ils refusaient avant même de l’avoir vécu le rapport sacrificiel au travail qu’ont parfois connu leurs parents.

Bon, maintenant qu’on sait ça, on en fait quoi ?

- Du point de vue de l’entreprise “classique”, il serait intéressant d’explorer cette tendance de la bifurcation professionnelle précoce et la forme qu’elle prend dans son entreprise ou secteur. L’intérêt de court-terme est de limiter le coût du taux de turn-over en retenant les talents avant qu’ils ne bifurquent.
Je note en plus que j’ai été frappée par les soft skills des bifurquants rencontrés qui m’ont paru particulièrement courageux, originaux et indépendants, ce qui, je crois, sont des qualités à retenir, notamment pour les entreprises en quête d’innovation.
Peut-être qu’en échangeant avec les bifurquants ou aspirants bifurquants, il serait possible de réussir à répondre à la quête d’indépendance des butineurs, de répondre au désir des déçus d’avoir plus de sens et de sincérité dans les rapports humains dans l’entreprise, et de donner aux fourvoyés une place pour tous les aspects de leur personnalité dans l’entreprise. Who knows?
D’ailleurs, en dehors des passionnés, tous les bifurquants interrogés estiment possible le retour à un emploi managérial un jour, bien sûr en espérant qu’il ne rime pas avec sacrifice.
Comme Blanche (ébéniste, fourvoyée) l’exprime : la génération Y est insatisfaite, mais c’est une insatisfaction qui génère plein de mouvements positifs, de tentatives d’avoir les vies qu’on veut avoir. C’est une génération créative, râleuse mais enthousiaste et qui a tellement d’outils à sa disposition pour créer que son univers des possibles est énorme”. La bifurcation révèle sans doute la nécessité d’évoluer des entreprises pour devenir un des outils à disposition de la génération Y pour faire partie de ses possibles désirables.

- Du point de vue de l’Education, il serait intéressant de compléter les analyses des causes et de la mesure de la bifurcation, et surtout d’étudier les facteurs ou conditions du succès d’une bifurcation. Si la bifurcation professionnelle précoce n’est plus un phénomène marginal, alors je pense qu’elle mérite d’être guidée vers sa réussite, comme n’importe quel autre choix de carrière, non ?
Par exemple, un bifurquant interrogé sur deux s’est tourné vers une carrière artistique. Ne serait-il pas temps de pouvoir acquérir compétences artistiques, managériales et entrepreneuriales au sein d’une même formation ?
Sans compter que la séparation trop stricte du savoir et du savoir-faire ne fait a priori du bien ni aux industries classiques en quête de créativité, ni aux industries culturelles et créatives en quête de viabilité économique.
En fait il est peut-être temps que les écoles deviennent tout comme les entreprises un outil plus efficace à disposition de la « génération créative » qui cherche à créer un monde meilleur. Ils savent ce qu’ils veulent, ils veulent bien souvent du sens, aidez-les à en créer.

Chloé Schemoul
Auteure du Manuel de l’Affranchi : les étapes pour une réorientation professionnelle réussie.

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